L'Inde, pays millénaire à la culture immense mais à la saleté repoussante peut être qualifiée du pays des barbiers. Certes, les barbiers ne ne sont pas l'apanage du sous-continent. En effet, le Moyen-Orient regorge de barbiers vous laissant la peau glabre et soyeuse, l'Extrême-Orient possède une réserve de barbiers inépuisable officiant en échoppe ou simplement sous un arbre. Sur cet arbre est alors accroché un miroir face auquel est placé un véritable fauteuil de barbier échappé des meilleurs westerns de John Ford. Mais, l'Inde est véritablement le pays des barbiers, la terre nourricière de leur savoir et de leur inspiration.
Ils sont partout, ouverts de tôt le matin à tard le soir et sont le dernier refuge des hommes moustachus aux cheveux noirs de jais fuyant le caquetage incessant de leurs épouses ou... désirant tout simplement se faire raser.
Cela se passe à Delhi, mais l'endroit importe peu. Il est tard et après avoir couru la ville avec le Lonely Planet à bout de bras (vous vous souvenez, la bible du voyageur stéréotypé et estampillé aventurier hors des sentiers battus), il est temps se poser. Et quoi de plus agréable à l'heure où les loups se confondent avec les chiens que d'aller se faire raser ?
J'opte pour l'un des deux barbiers dans la rue poussiéreuse de l'hôtel . rue dont les devantures de magasins, restaurants et autres est périodiquement arrosée afin d'éviter que la poussière ne s'insinue de partout. Mais, peine perdue, le combat est perdu d'avance car sous un soleil de plomb, l'évaporation fait rapidement son chemin et bientôt la ruelle est de nouveau sèche. Alors, la poussière peut se soulever dès qu'un véhicule emprunte l'artère et voler vers de nouvelles aventures dans les intérieurs.
Le salon est constitué de trois fauteuils revêtus d'un skaï rouge patiné par le temps auxquels font face trois miroirs rectangulaires individuels chacun enchâssé dans un cadre de bois. Entre les miroirs, des étagères sont rivées au mur et regorgent de crèmes, mousses et autres lotions capillaires.
Dans le coin, en hauteur, trône un télé branchée sur un sitcom indien, le genre de sitcom avec rires obligatoires revenant toutes les 20 secondes. Cependant, ces rires ne paraissent pas forcés puisque nos barbiers rient à l'unisson le coupe choux tressautant dans leurs mains tout en glissant sur une joue couverte de mousse. Cela n'inspire pas confiance pour ma jugulaire qui se contracte mais, Indiana Jones des temps modernes en quête de nouvelles aventures, je ne peux reculer. Alors, sur un signe du maître-es-rasoir, je prends place dans le seul fauteuil libre.
Une serviette à la couleur indéfinissable est nouée autour de mon cou afin de me protéger des éventuelles éclaboussures puis le barbier me pose une question. Devant mon air ahuri, il me la repose cette fois en désignant successivement une bombe de mousse à raser puis un tube de savon à barbe. Je suis indécis mais, devant son air insistant, je me décide pour la valeur sure, à savoir la mousse à raser. Il pose alors sur la tablette faisant face au fauteuil tout le matériel dont il usera pour venir à bout de ma barbe drue. C'est d'abord la bombe de mousse, puis un coupe-choux dont le couteau est en fait une demi-lame de rasoir (cette demi-lame est changée à chaque client), un pulvérisateur rempli d'eau et un quart de feuille de papier journal. Ah, le papier journal dont le pays fait une consommation immodérée et qui sert à tous les usages, en l'occurrence à essuyer la lame chargée de mousse et de poils après chaque passage sur la peau.
Un bon rasage ne peut se faire que sur une peau propre. Aussi, les premiers instants de la séance sont-ils consacrés au nettoyage du visage. Cela étant fait, la peau est rincée, séchée puis à nouveau humidifiée pour une meilleure application de la mousse à raser. La peau est alors longuement massée afin que la peau soit au maximum assouplie avant de recevoir quelques noix de mousse à raser. Nouveau massage pour une application uniforme de la mousse et le rasoir est dégainé entre deux rires suite à une situation cocasse du sitcom.
Le rasoir crisse et se fraye un chemin sur ma joue. Il s'arrête soudain et va s'alléger de son surplus de mousse usagée noircie par les poils sur le papier journal. L'opération se répète et se répète. Parfois le coupe-choux suspend brusquement sa course le temps d'un éclat de rire avant de repartir à l'attaque de contrées encore vierges.
Lorsque le premier passage est terminé, une seconde session débute. Le rituel est identique sauf que la peau n'a plus à être préalablement nettoyée et qu'aucun massage préalable n'est prévu au programme.
Lorsque ma peau est à nouveau glabre, assouplie par de multiples poudres et crèmes, la séance n'est pas terminée car vient alors le temps du massage crânien.
Le barbier se munit alors d'un étrange appareil constitué d'une plaque sous laquelle ressortent quatre ou cinq demi-billes. Des lanières permettent une fixation sous la paume de sa main. Et soudain, l'appareil s'anime et se met à vibrer.... Ce masseur-vibreur sillonne alors ma boîte crânienne par de longs mouvements appuyés. La sensation est bizarre ; tout d'abord l'appui prononcé du mouvement est dérangeant puis la gêne s'estompe pour laisser place à une relaxante sensation. Mais déjà, le massage cesse et la réalité revient prendre pied par l'intermédiaire d'un billet de 50 roupies.
See you next time in an other town.